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Entretien: Abdelatif Miraoui, Président de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech

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L’Université Cadi Ayyad a lancé en 2013 son projet de cours gratuits en ligne «UC@Mooc». Quels sont les principaux objectifs de ce programme ?

Le dispositif Mooc lancé par l’Université Cadi Ayyad (UCA) était la première initiative de ce genre en Afrique. Comme vous le savez, notre établissement, à l’instar des autres universités marocaines, doit composer avec un taux d’encadrement pédagogique et administratif très faible tout en continuant à accueillir un flux d’étudiants en constante progression. Cette situation a des conséquences multiples sur les conditions et l’environnement de travail, la qualité de l’enseignement et de l’encadrement ainsi que sur la gestion administrative et financière au sein de l’établissement. À l’Université Cadi Ayaad, nous sommes conscients de la complexité de la situation et de l’ampleur des défis à relever. Nous sommes néanmoins convaincus qu’il est possible d’affronter et de dompter ces contraintes pour améliorer l’enseignement dans nos structures. Nous sommes également persuadés que l’innovation est la voie à suivre. Nous devons repenser notre modèle pédagogique et de gestion afin de mieux l’adapter aux conditions actuelles. Au niveau pédagogique, le projet Mooc est l’un des piliers de cette «politique de l’innovation» que nous poursuivons. Les Mooc permettent aux étudiants d’avoir accès aux cours dans de meilleures conditions et avec plus de flexibilité. Les Travaux dirigés ainsi enregistrés touchent un plus grand nombre d’étudiants qui auraient été incapables de les suivre dans les conditions physiques des salles de cours et des amphithéâtres surpeuplés.

Par ailleurs, la contrainte du volume horaire étant un handicap au bon encadrement des étudiants, les Mooc permettent aux enseignants de mieux mettre à profit le temps en présentiel pour interagir avec les étudiants et approfondir leurs connaissances. En donnant un accès gratuit et illimité aux cours, TD et TP, les Mooc peuvent également contribuer à résoudre la problématique de l’abandon et de l’échec universitaire. Le Mooc tel que nous l’avons développé répond au contexte spécifique de notre université et de notre pays. C’est un dispositif hybride dont l’objectif n’est pas de remplacer les cours en présentiel, mais de les compléter.

Ces cours sont destinés exclusivement aux étudiants de l’Université ou sont-ils ouverts à d’autres, notamment des chercheurs ?

Nous visons bien entendu en priorité nos propres étudiants, mais les cours enregistrés dans le cadre des Mooc sont disponibles gratuitement en ligne pour tous les étudiants, chercheurs ou toute personne désirant en tirer profit. Nous sommes une université publique et notre vocation première est l’enseignement et la diffusion du savoir.

La mise en place de projet numérique a sûrement nécessité d’importantes dépenses en matériels audiovisuels. Qu’en est-il de ces coûts ?

Nous avons effectivement investi, et continuons à investir, dans du matériel audiovisuel pour le lancement et pour le développement du projet Mooc. Néanmoins, le véritable investissement a été humain. Ledit projet a nécessité l’engagement et l’implication de ressources humaines importantes, d’abord dans l’ingénierie et la conception du dispositif. Ensuite pour la mise en œuvre du projet à travers la formation à la scénarisation et l’enregistrement des cours. Et enfin pour la mobilisation des enseignants autour de ce projet et la sensibilisation à l’intérêt de cette approche pédagogique innovante. Afin d’évaluer l’investissement consenti pour ce projet, il est important d’internaliser les coûts en termes de matériel et d’équipement ainsi qu’en ce qui a trait aux ressources humaines impliquées. À titre indicatif, le lancement du projet a coûté un peu plus de 1.000.000,00 DH hors coût des enseignants chercheurs. La contribution de ces derniers s’est faite sur la base du volontariat et leur mobilisation massive autour de ce projet est un gage de réussite pour notre Université.

Votre Mooc a réalisé 112 heures de contenu disponibles en ligne dont 10 conférences. Un bilan satisfaisant pour cette phase de lancement ?

Ces chiffres forts prometteurs (voir encadré) traduisent l’intérêt des étudiants et des enseignants pour le produit Mooc et donc sa pertinence. Il s’agissait dans un premier temps d’introduire le Mooc dans les mœurs et les pratiques des professeurs et des étudiants. Nous nous sommes appuyés pour cette première phase sur des professeurs volontaires convaincus par ce concept et qui, par leur engagement, lui ont donné vie. Notre objectif pour cette année serait l’enregistrement de tous les cours de S1 et S2 et leur mise en ligne. Aujourd’hui, le défi est d’atteindre la vitesse de croisière et de généraliser l’enregistrement des cours, des TD et des TP.

Aujourd’hui, certaines grandes écoles européennes effectuent des examens et proposent même des certifications aux internautes à travers leurs Mooc. Comptez-vous adopter ultérieurement cette approche ?

Notre université a lancé un projet pilote au niveau du Maroc. Ce projet consiste en la conception et la réalisation d’une formation payante en temps aménagé et qui serait sanctionnée par un diplôme. Nous sommes en phase d’enregistrement et les résultats sont pour l’instant extrêmement prometteurs. Comme précisé, ceci est un projet pilote, si les résultats sont concluants, et je pense qu’ils le seront, nous pourrons envisager de dupliquer l’expérience à d’autres formations continues. La flexibilité que permet l’utilisation des cours en ligne étend les champs d’application et nous permet, entre autres, de proposer des réponses plus adaptées aux besoins des étudiants et des entreprises.

Selon vous, quelles sont les principales entraves qui freinent le développement des Mooc en Afrique ?

Je pense que la plus grande contrainte est d’ordre humain. Il ne s’agit pas d’introduire les nouvelles technologies, mais d’abord de changer de paradigme. Une fois cette étape franchie, le reste est plus facile. Le vrai défi à mon sens est d’opérer un changement dans les mentalités et d’amener les enseignants et les décideurs à accepter de repenser leurs approches et leurs méthodes. Souvent, le plus dur est d’entamer le changement. Il est vrai, par ailleurs, que le stress constant que subissent nos institutions universitaires ne permet pas d’avoir le temps et le recul nécessaires à la réflexion et à la prise de décision stratégique, mais paradoxalement c’est aussi à cause de ce stress qu’il est aujourd’hui urgent de réfléchir à la pertinence de nos systèmes et de nos approches et d’innover pour construire l’université africaine de demain.

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