Interview: Jean Fall, Entrepreneur culturel et président de l’association CineWax

«Nous voulons rétablir la réalité sur l’Afrique à travers le cinéma»

Jean Fall, entrepreneur culturel et président de l’association CineWax, prévoit d’organiser, du 15 novembre au 15 décembre 2018, l’Online African Film Festival (OAFF), le premier festival en ligne dédié aux films africains. Trente films africains, classés dans quatre catégories (fiction, documentaire, afrodiaspora et classique) seront diffusés dans quinze pays à travers le monde, dont presque une dizaine en Afrique. Objectif : vulgariser davantage les films africains auprès du grand public et battre en brèche certaines idées reçues sur la qualité du cinéma africain.

Vous prévoyez d’organiser entre novembre et décembre 2018, à travers votre association Cinewax, l’Online African Film Festival (OAFF). De quoi s’agit-il concrètement?
Jean Fall : L’Online African Film Festival est le premier festival en ligne dédié aux films africains. Nous allons proposer, pendant un mois, 30 longs-métrages sélectionnés à travers quatre catégories pour un tarif unique de 3500 FCFA (8 euros) pour la totalité. Le festival sera mis en ligne dans 15 pays à travers le monde, dont des pays africains comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Rwanda, le Nigéria et l’Afrique du Sud.

Comment est née l’idée de ce festival et quels sont vos objectifs?
Nous faisons depuis trois ans la promotion des films africains en France avec notre association CineWax. On a pu organiser plus de 60 évènements en île de France et au Sénégal, avec la participation de plus de 10 000 téléspectateurs dans les salles de cinéma, et collaboré avec des cinémas, des associations et distributeurs. A travers l’OAFF, nous souhaitons vulgariser davantage les films africains auprès du grand public, en nous inspirant du festival Myfrenchfilmfestival.com, lancé en 2010 par Unifrance, un des rares festivals de film en ligne dans le monde.

Quels genres de films seront proposés au public?
Notre équipe (six personnes) a choisi les films suivant quatre catégories : fiction, documentaire, afrodiaspora (films diaspora africaine ou afro-caribéenne) et classique (hommage aux grands films africains qui ont marqué l’histoire du septième art du continent). Nous avons décidé d’intégrer cette dernière catégorique après avoir constaté que la nouvelle génération de cinéphiles ne connait pas suffisamment des icônes du cinéma africain comme Sembène Ousmane, Djibril Diop Mambetty, Hailé Guérima, etc. Nous souhaitons aussi diffuser des films HD pour battre en brèche certains stéréotypes sur la qualité du cinéma africain.

«Africanité» est le thème central de ce festival. Que recouvre ce concept pour vous?
C’est qu’est-ce qu’être Africain dans le monde d’aujourd’hui. A travers ce concept, on a voulu s’interroger sur les différentes identités africaines, le rapport qu’entretiennent les Africains avec leur culture, les réalités vécues en Afrique à travers les différentes productions.

La connexion internet reste faible dans plusieurs pays africains. Cela ne pourrait-il pas constituer un handicap majeur pour la réussite de cette première expérience prévue sur un mois?
C’est un défi que nous voulons relever. C’est un véritable challenge pour nous de faciliter l’accessibilité de ces contenus dans les pays où la connexion est faible. Le tarif appliqué pour le visionnage des films prend aussi en compte le pouvoir d’achat de ce public.

L’organisation d’un tel évènement nécessite évidemment d’importants moyens financiers, logistiques et techniques. Avez-vous trouvé des partenaires qui ont accepté de vous accompagner dans ce projet?
Nous sommes en train de tisser des partenariats avec des opérateurs télécoms et acteurs culturels dans les différents pays où seront diffusés les films. Nous prévoyons d’organiser dix évènements lors du lancement du festival dans ces pays, notamment à Dakar, Bruxelles et Accra, pour donner plus d’ampleur à l’évènement. On est également en contact avec plus de dix festivals dans le monde, des distributeurs, des sociétés de marketing et médias.

La start-up Afrostream (10 000 abonnés) voulait développer le même concept que le vôtre avant de tourner la page à cause d’un business model peu rentable (public Afrique francophone seulement) contrairement à IrokoTV qui cible les diasporas africaines du Royaume-Uni et des États-Unis. Un échec qui vous inspire?
Notre business model est différent de celui d’Afrostream qui proposait en majorité des films afro-américains, des contenus qui n’attiraient pas trop le public. La rentrée de devises diminuait au fur et à mesure et la plateforme ne parvenait plus à supporter les coûts d’acquisition des films. Ce qui a précipité sa chute.

D’après un rapport du cabinet Balancing Act intitulé « VOD and Africa : a review of existing VOD services, drivers, challenges and opportunities », paru en juillet 2017, une quarantaine d’acteurs (dont Canal VOD et Netflix) se disputent le marché de la VOD en Afrique. Comment comptez-vous vous positionner par rapport à cette rude concurrence?
Il existe plus de quarante plateformes de VOD (vidéo à la demande) en Afrique que nous percevons comme des partenaires et non des concurrents. Nous envisageons de collaborer ultérieurement avec eux, notre objectif est de diffuser le maximum de films africains et qu’ils soient accessibles au plus grand nombre.

Depuis 2015, votre association CineWax fait la promotion des films africains en France. Comment le public français accueille ces contenus?
Le public français, d’origine africaine ou non, est très ouvert à ce genre de films. Il a hâte de découvrir les cultures africaines à travers le cinéma. Les cinéphiles africains y retrouvent leurs identités culturelles, les autres connaitront mieux les réalités africaines au-delà des clichés, à travers notamment les fictions et documentaires proposés. On veut rétablir la réalité sur l’Afrique à travers les films.

Vous prévoyez de lancer un réseau de salles de cinéma au Sénégal pour vulgariser le septième art et créer des emplois. Où en êtes-vous?
Nous avons commencé à travailler sur ce projet depuis 2015 avec le lancement d’une campagne de crowdfunding et une séance de projection de films au Sénégal. Notre objectif est de créer un réseau de salles de cinéma interdépendantes et connectées avec un impact socio-économique local. Nous voulons d’abord acquérir une solide expérience et une certaine légitimité avant de finaliser ce projet dans les prochaines années.

Selon vous, quelles sont les stratégies à mettre en œuvre pour faire des industries culturelles un des moteurs de la diplomatie économique de l’Afrique?
La culture ne peut pas se faire sans des politiques culturelles durables et harmonisées entre les différents secteurs. Il existe par exemple une politique culturelle européenne, des groupements de sociétés européens et des associations de distributeurs de films. Ces structures vulgarisent les productions des acteurs culturels à grande échelle. En Afrique, la plupart des pays n’ont presque plus de salles de cinéma, les circuits de distribution ne sont pas bien établis, les productions sont fébriles à cause du manque de moyens des producteurs qui ne sont pas bien soutenus par les États, sans oublier l’absence d’écoles de cinéma. Il ne faut pas seulement se limiter à l’organisation de festivals pour faire émerger un cinéma africain puissant, beau et d’envergure internationale. L’État doit cibler les investisseurs, structurer les corps de métiers et investir dans la formation des jeunes.

Propos recueillis par Elimane Sembène

 

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