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Miser sur le digital pour mieux vendre le cinéma africain

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Par Élimane sembène

En remportant, le 25 mai dernier, le Grand Prix de la 72e édition du Festival de Cannes, la Franco-Sénégalaise Mati Diop n’a pas seulement honoré le legs de son oncle Djibril Diop Mambety, premier réalisateur sénégalais à monter les hautes marches de la Croisette en 1992, avec son film « Hyènes », mais aussi elle a surtout confirmé, grâce à son premier long-métrage « Atlantique », que le 7e art africain surfe actuellement sur une vague ascendante dans l’océan de la cinématographie mondiale. Un satisfecit aux allures de cerise sur le gâteau après sa sélection sur la prestigieuse liste des lauréats pour la Palme d’Or qui avait suscité une pluie de félicitations, notamment au Sénégal.

Ce précieux oscar, obtenu au pays des « Césars », est intervenu plus de trois mois après le succès fulgurant du film « Black Panther », une fiction qui s’inspire de la mythologie africaine et des théories de grands penseurs africains. Un voyage onirique dans la merveilleuse et opulente nation du Wakanda. Sortie officiellement le 14 février 2018, cette success-story de Marvel Productions a engrangé plus de 1 milliard de recettes mondiales, devenant le troisième film de l’histoire à dépasser les 700 millions de dollars de recettes aux États-Unis. Il figure même dans le top 30 des films ayant rapporté le plus d’argent au pays de l’Oncle Sam.

Deux success-stories, un constat : les productions à vocation africaine séduisent les cinéphiles d’Afrique et d’ailleurs. L’annonce du rachat des droits de diffusion d’« Atlantique » par Netflix, quelques heures après le triomphe du film, en dit long. D’où l’importance pour les producteurs du continent de vulgariser leurs contenus dans les plateformes digitales, comme la vidéo à la demande (VOD), pour élargir leur cible et obtenir des gains supplémentaires. Netflix, Canal+, Amazon Prime, Spotify ou encore Bein Sport ont très tôt compris ce juteux business model et s’en frottent les mains. D’après un rapport du cabinet Balancing Act intitulé «VOD and Africa : a review of existing VOD services, drivers, challenges and opportunities», paru en juillet 2017, une quarantaine d’acteurs (dont Canal VOD et Netflix) se disputent le marché de la VOD en Afrique. Les opportunités sont énormes dans un continent où 660 millions de consommateurs devraient être équipés d’un smartphone en 2020, selon un rapport du cabinet Deloitte. Le groupe Ericsson va même plus loin en prévoyant un taux de pénétration de 70% en 2024 contre 40% en 2018.

Iroko TV, une plateforme digitale qui propose des films nigérians en VOD, lancée en 2011 par l’entrepreneur nigérian Jason Njoku, constitue un véritable cas d’école à dupliquer. Elle a fortement contribué au succès de Nollywoood en ciblant notamment les diasporas africaines du Royaume-Uni et des États-Unis. Une aubaine pour l’industrie cinématographique nigériane qui affiche un gain de 4 milliards de dollars, soit 2% du PIB national, au point de se classer derrière Hollywood et devant Bollywood.

Le business model d’Iroko TV ne doit plus être une exception, mais plutôt une règle à adopter pour mieux vendre le cinéma africain. Et ce n’est pas la créativité qui fait défaut… Trois jeunes étudiants ivoiriens basés au Japon le confirment à travers leur plateforme numérique «Amadiora», disponible en français, anglais et japonais, qui propose des bandes dessinées exclusivement africaines, pour pallier le manque de représentativité de légendes africaines dans l’univers de la bande dessinée. Que dire du mouvement « Afrofuturisme » qui souhaite utiliser les jeux vidéo avec des héros inspirés de la mythologie africaine pour vulgariser la culture et susciter l’espoir d’un avenir radieux sur le continent. Une industrie 3D en pleine croissance avec 470 millions de joueurs estimés sur le mobile, dont 10 voire 15 millions par mois au Nigéria, selon Mohamed Zoghlami, spécialiste des industries créatives.

Des pays africains l’ont compris et y investissent. Le Burkina a lancé un incubateur dans les jeux vidéo, la Tunisie et l’Afrique du Sud ont ouvert des écoles spécialisées dans l’industrie 3D. Le Nigéria prévoit de créer 80 000 emplois dans le secteur des jeux vidéo.

Il est temps que l’Afrique produise et commercialise elle-même ses propres contenus. Concurrencer des géants comme Netflix ne sera certes pas une sinécure, mais l’ingéniosité des producteurs et créateurs africains, combinée à l’appui des États et/ou d’investisseurs privés, pourrait changer les choses. N’est-ce pas Mandela qui disait que cela semble toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse?

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