Sénégal: Une révolution nommée fraise bio

Depuis octobre 2017, le jeune entrepreneur sénégalais Souleymane Agne cultive de la fraise bio dans un champ situé à plus de 40 km de Dakar. Une première au Sénégal. Cette innovation crée des emplois, séduit les consommateurs et inspire d’autres entrepreneurs.

Gisèle, 25 ans, est assistante de direction dans une agence de communication à Dakar. Les gâteaux, elle en raffole. Sa voix devient soudain joviale quand on les évoque. Elle a lancé, depuis le 11 janvier 2018, une pâtisserie virtuelle sur Facebook, où elle propose différents types de gâteaux à ses amis, avec un accent particulier sur la décoration. «Ceux décorés avec des fraises sont beaucoup plus appréciés par les clients. Certains exigent même leur présence sur les gâteaux», nous souffle-t-elle. Telles des cerises, elles attisent les convoitises. Avant de séduire leurs pupilles et papilles gustatives, ces fruits rouges ont effectué un long voyage. Un trajet de plus de 40 km…

Après plus de 2 h de route, nous arrivons à destination. Dans cet environnement quasi désert, rythmé par les douces rafales de vent, un espace vert situé à 500 m de la route nationale attire notre regard. Bienvenue à Benteigner, localité située dans la région de Thiès, à dix minutes de Diamniadio, la nouvelle ville en gestation.

Démystifier une culture rare
Depuis octobre 2017, Souleymane Agne y cultive de la fraise bio sur une superficie de 5000 m². Deux parcelles de 2500 m² pour y expérimenter la culture en sol et hors sol. 55 000 pieds de fraises encadrés par 53 planches noires de 50 m chacune, et alimentées par un système d’irrigation goutte à goutte.
Cultiver la fraise a longtemps constitué un mythe au Sénégal. «Quand j’interrogeais mes professeurs sur l’absence de formations sur la culture de la fraise, ils me disaient que ce n’était pas la peine de l’apprendre, car elle ne se cultive pas au Sénégal», se souvient ce technicien horticole qui a arrêté ses études en 2011 pour se lancer dans l’entrepreneuriat agricole. Même l’entreprise tunisienne Mabrouka Seeds qui lui a fourni les premiers fraisiers doutait de leur compatibilité avec le climat sénégalais, «d’autant plus que l’installation du champ s’est effectuée durant une forte chaleur de 33 degrés. Une fois au Sénégal, nous avons mis en place des pratiques culturales pour permettre à la plante de se réadapter et d’avoir les éléments nutritifs dont elle a besoin», se rappelle-t-il.

Aujourd’hui, ce challenge semble porter ses fruits. La production est au rendez-vous. 120 kg de fraises sont produits chaque semaine lors des trois récoltes. Objectif à court terme : 280 kg par semaine. Ce champ est géré par cinq ouvriers agricoles qui se relaient en permanence. Trois ouvriers effectuaient l’arrosage durant notre passage. Ces derniers font partie des 27 membres (dont 11 femmes) de Fraisen, la start-up créée par le jeune entrepreneur pour la production et la commercialisation du fruit rouge.
Ces fraises, une fois récoltées, sont conditionnées dans des barquettes avant d’être écoulées sur le marché sous la marque ‘‘ Les Fraises Délices ‘‘, à raison de 1000 FCFA la barquette de 200 grammes.

«Nous voulons livrer aux clients des produits frais», explique Khadidjatou Bâ, une des chargées de clientèle, rencontrée au siège de l’entreprise sise au quartier Golf Sud, à Guédiawaye, un des quatre départements de la région de Dakar. « Notre slogan, c’est du champ aux clients ! », renchérit Souleymane. Cette demeure de 150 m², transformée en bureaux, abrite les services de Fraisen.

La logistique, le talon d’Achille
L’entreprise revendique actuellement la vente de plus de 1000 barquettes par mois et 200 clients réguliers (dont 70% de femmes) dont la majeure partie réside à Dakar. «Les barquettes sont vendues aux particuliers à travers des livraisons à la commande ou dans nos boutiques agréées, et à des cadres de six grandes entreprises par le biais de nos revendeurs qui y travaillent », affirme Ndèye Dramé, la comptable, drapée dans son habit traditionnel noir assorti d’un voile blanc avec rayures orange. Ce type de vente n’est pas anodin. « Nous voulons avoir un contact direct avec les clients, afin de recueillir leurs avis sur nos produits», précise M. Agne.

Globalement, leurs avis sont positifs, selon ses dires. Nous en avons contacté quelques-uns qui ont confirmé ses propos. Seuls bémols : les retards souvent notés dans la livraison et la faiblesse de la production. L’entreprise loue un véhicule pour acheminer la production à Dakar après le premier conditionnement au champ. « La demande est largement supérieure à l’offre. Nous avons même des sollicitations en Guinée, Côte d’Ivoire, Libéria, Sierra Leone et Soudan, mais nous ne pouvons y répondre à cause d’un manque de logistique ». Il envisage de collaborer avec la start-up sénégalaise ‘‘Pap’s ‘‘ spécialisée dans la livraison géolocalisée pour y remédier.

Une hausse de la production nécessite de nouveaux investissements et une augmentation des superficies cultivables. Pas évident pour quelqu’un qui a déjà injecté 10 millions de FCFA dans cette plantation. «Récemment, une entreprise sénégalaise nous a contactés pour un besoin de 200 kg de fraises par semaine. Mais la production est insuffisante », confie M. Agne qui a remis plus de 50 fraisiers au Centre de formation professionnelle en horticulture (CFPH) et au Centre d’initiation en horticulture (CIH) de Mbao, et créé un centre de formation pour initier des jeunes sans qualification à cette culture rare.

Son ambition, réaliser un chiffre d’affaires de 120 millions de FCFA d’ici 2020 et freiner les importations de fraises estimées à « 5 tonnes en 2015, 2 t en 2016 et 1 t en 2017 », qui proviennent principalement de la France et du Maroc, selon Malick Diop, DG de l’Agence sénégalaise de promotion des exportations (Asepex). « La consommation de fraises est associée aux couches riches des zones urbaines, notamment de Dakar. Les clichés sociaux sous l’influence des aspirations urbaines portent tant soit peu de préjudice aux retombées positives de la production de cette culture », explique Dr Amadou Abdoulaye Fall, agro-économiste et directeur de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (Isra) de Saint-Louis (région nord du Sénégal). Nous avons contacté et sollicité à maintes reprises un rendez-vous avec le Dr Macoumba Diouf, directeur de l’horticulture, mais nos tentatives sont restées vaines.

La certification bio, un tremplin pour l’export
L’usage d’engrais chimiques est strictement interdit. «Toute personne qui fait entrer des engrais chimiques dans ce champ est virée d’office», indique le règlement intérieur. Les intrants bios favorisent la production de «fraises calibrées, sucrées et parfumées», insiste-t-il. Quand on lui demande son secret pour en arriver à ce résultat, il esquisse un léger sourire, avant de passer aux aveux, ou presque: «La fraise a besoin de plusieurs éléments nutritifs. C’est une culture très complexe. Tout est question de dosage. Beaucoup de producteurs négligent ce travail méticuleux ». Il existe plus 200 000 variétés de fraises, mais il a choisi de cultiver la Camarosa « plus adaptée au climat sahélien».

La certification bio, c’est le sésame qu’il souhaite acquérir. Son partenaire : la Fédération des organisations productrices bio (Foprobio) créée en 2015 à Diourbel (région située à plus de 150 km à l’est de Dakar), qui regroupe une trentaine de groupements de producteurs bio. Elle dispose depuis 2017 d’une certification bio (pas moins de 15 000 euros) délivrée par Ecocert, un organisme certificateur européen. «Nous voulons l’aider à acquérir la certification bio pour exporter sa fraise vers le marché bio européen et américain qui ne cesse de croitre mais qui devient de plus en plus exigeant en matière de contrôle», indique son président Pape Y. Seck. «Il faudrait surtout que ces cultures biologiques soient rentables pour qu’elles soient une alternative possible », souligne M. Fall.

Tout n’était pas rose au départ. «On est restés trois mois sans récolter !», se souvient Souleymane. «Un jour, j’ai demandé à mes étudiants de compter le nombre de fleurs dans le champ et ils en ont compté presque 140». Cinq mois plus tard, les fruits ont tenu la promesse des fleurs.

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Ce grand-reportage a été proposé par Elimane Sembène lors de la première formation en ligne organisée par la Banque mondiale, l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ-Lille), et le Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information du Sénégal (Cesti) entre avril et juin 2018. Un cours qui a enregistré la participation de 100 journalistes de 18 pays d’Afrique  subsaharienne ayant au moins 3 années d’expérience, choisis sur plus de 500 candidats. Notre rédacteur en chef figure parmi les 12 meilleurs lauréats de cette formation et a reçu son « Certificat en Journalisme pour le développement avec les félicitations du jury.

 

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