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Villes, migrations et éducation passées à la loupe

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Des débats autour de l’avenir des villes africaines, la refonte des méthodes et la situation des migrants ont tenu en haleine le public lors de la seconde journée du forum.
Par Daouda MBaye

En introduisant le panel «Villes, rêver les métamorphoses», la journaliste Emmanuelle Courrèges se réfèrera à l’histoire de l’architecture africaine. Vu qu’une ville est le reflet d’une préoccupation, les architectes contemporains gagneraient à s’inspirer de l’architecture qui existait et est encore en cours dans les médinas, des localités sahélo-soudanaises, telles que Djenné, Mopti, Agadez… bâties de façon durable, bien avant la tendance actuelle.
Profitant de l’hospitalité d’Essaouira, une ville qui bénéficie d’un programme de réhabilitation, notamment en son volet assainissement et son réseau piétonnier, elle s’est adressée à André Azoulay, lui demandant qu’est-ce qui a expliqué ces changements ? Ce citoyen d’Essaouira pas comme les autres lui apprendra que la société civile a su se réapproprier les valeurs de la ville. Aussi, Azoulay affirmera que le passé rebelle des Souiris (habitants d’Essaouira), pendant la colonisation, fera que la France ne les a pas gâtés. Nous avons donc su garder toutes nos valeurs. Tout a été fait en se réappropriant la mémoire de la ville. La valorisation du fer est arrivée en Afrique par Essaouira, via les Phéniciens, les couleurs comme le pourpre à partir de coquillages… tout a été conservé, pour rebondir dessus et faire rayonner la ville !
Yasmina Sbihi, architecte de profession, mais soufie de cœur, auteure de « Sur les pas de Sidi Ahmed Tijani», a d’abord exercé le métier dans un cabinet privé. Ensuite, elle s’est concentrée sur le rôle social de l’architecte. C’est à cette époque qu’elle va développer le concept de 5 D. Si les 3 premiers sont familiaux, droite, plan et volume, et la 4ème, le temps et l’espace, la 5ème dimension est spirituelle. Au cours de ses pérégrinations, cette dernière dimension, puisée dans le «Tassawuf» (soufisme) au cœur de la spiritualité en Islam, s’est développée. Yasmina Sbihi a trouvé que c’est l’esprit du lieu qui réunit à Essaouira.

La ville, un lieu de rencontre
A Mamy Tall, architecte, Emmanuelle Courrèges évoquera les habitations, construites de façon durable, dans les quartiers de Cocody à Abidjan, non sans lui demander qu’avant on en pouvait que s’adapter au contexte et on faisait du durable, comment s’en inspirer aujourd’hui ? Cette initiatrice de la plateforme créée sur Instagram, afin que la perception change, a répondu sans hésiter : « En considérant les nouveaux paradigmes et en pensant de façon logique et revenir au durable, surtout intégrer la façon de penser ancienne ». Elle s’est empressée d’ajouter que notre mission, c’est de transmettre cette architecture de terre. Si au Burkina Faso, au Mali et au Niger, le concept est admis et entré dans les mœurs, dans les autres pays, il est perçu comme sous-développé. Pourquoi ? Parce que la lecture de l’architecture ne s’est pas faite de façon contemporaine. Au Sénégal, par exemple, Mamy Tall trouve que le matériau terre, développé aujourd’hui, n’a pas eu la cote. Les intervenants ont plaidé, entre autres, pour une architecture conceptualisée.
Sur les Smart Cities, Miloud Loukili a défendu que la ville n’est pas simplement un espace réservé à l’architecte, au contraire, elle est un laboratoire d’expérimentations pour un accès libre des habitants. De son avis, une ville intelligente c’est un espace où les locaux comme les étrangers, le jeune ou le moins jeune, la femme, l’homme peuvent se mouvoir, c’est un territoire d’expérimentation des droits de l’Homme. Selon lui, la ville est un lieu de vie, à la recherche de l’autre… c’est un tout. Non sans préciser qu’il n’y a pas de modèles urbains, mais des modèles d’inspiration, que la ville est l’endroit de rencontre des cœurs, paraphrasant Anne Hidalgo, maire de Paris.

«Tous des migrants»
La journaliste Samira Ibrahim, qui a modéré la séance, définira la migration comme une liberté de mouvement. Pour illustrer son propos, elle a donné l’exemple de la Française Emmanuelle Courrèges, qui est née et a grandi en Afrique et qui a découvert son pays sur le tard… Malheureusement, déplore-t-elle, aujourd’hui, des barrières s’érigent un peu partout. « Un président fou est capable de demander à ses militaires de tirer sur des enfants… », a-t-elle martelé, avant d’interroger les panélistes sur leurs vécus respectifs et les solutions éventuelles.
Pour René Lake, qui vit aux États-Unis depuis 25 ans, il y a eu des migrations depuis l’aube des temps. Il s’étonne d’ailleurs qu’un pays qui s’est construit sur l’immigration s’érige en anti-migration. Abdou Diop (globe-trotter, très jeune du fait des déplacements de ses parents diplomates) qui a toujours voyagé, citoyen du monde, qui a grandi entre le Sénégal, l’Asie, notamment l’Inde et le Maroc, a répondu qu’il y a de la richesse dans les migrations. Reconnaissant modestement ne pas être parmi les meilleurs exemples, il a regretté cette tendance de toujours disséquer ce phénomène de la migration à travers le prisme des Européens. Il a rappelé qu’une grande part de la migration africaine est intra-africaine. «Malheureusement, entre Africains, on est en train de se fermer, on doit y réfléchir. Nous sommes les dernières générations de migrants identifiables. Aujourd’hui, la problématique va changer», a souligné le directeur associé du Cabinet Mazars. Il n’a pas achevé son intervention sans fustiger une certaine presse qui ne se focalise que sur la migration clandestine, qui fait la confusion entre réfugiés et migrants, et invite les médias à parler de la migration qui génère de l’emploi. Interpelée pour témoigner, Emmanuelle Courrèges, née à Yaoundé et qui a grandi à Saint-Louis au Sénégal… a aussi lancé un appel pour ne plus parler de migrants, mais d’expatriés.

Hapsatou Sy, qu’on ne présente plus, tant sa notoriété dépasse les frontières de l’Hexagone, son pays, mais aussi parce qu’elle est devenue une icône en Afrique, a fustigé cet amalgame et tout le caractère péjoratif autour du vocable « Migrants ». Lorsque j’allume ma télé, dit-elle, et qu’on parle de migrants, ce sont des noirs, des Arabes, des pauvres… ce qui est totalement faux. A l’opposé des migrants blancs, sont considérés comme des expatriés avec plus d’égards… « Pourtant, c’est un choix, la migration est vieille comme le monde. Entreprendre c’est essayer d’améliorer sa vie, c’est de l’entrepreneuriat. C’est ce que mon père fit pour aller à l’encontre de son destin… La jeunesse bouge parce qu’elle est dans un monde 2.0. Elle va à l’encontre de son destin…». A l’assertion «tous des migrants», elle dit non et nous interpelle tous, précisant que « nous vivons dans un monde de haine ! Certains décident de ne pas s’enrichir de l’apport de l’autre et se barricadent».

Apprendre autrement…
A Kiné Seck Mercier, spécialisée dans le recrutement de cadres, il sera posé la question de savoir s’il est possible d’apprendre en dehors des salles de classe. Oui, répond-elle, surtout pour des disciplines qu’elles n’ont pas. Mais, à son tour, elle s’est dit « Quid des soft skills ? Du savoir-être ? De la curiosité ? De la détermination ou cette faculté à rebondir en cas d’échec ?». Elle a assuré que les capacités cognitives, c’est aussi en dehors des salles de classe. « Cette capacité à mobiliser le collectif… ce sont autant de capacités que nous développons, mais en dehors des salles de classe. Apprendre autrement permet l’ouverture de portes », a-t-elle soutenu. Le système hérité de la France ne permet pas de multiplier les spécialités, contrairement au système anglo-saxon. MOOC, formation continue, cours de méthodologie, cours d’organisation… auraient pu être bénéfiques à la plupart d’entre nous et qui auraient pu être utiles dans la vie, croit-elle. Enfin, cette spécialiste du recrutement s’est réjouie que d’ailleurs beaucoup de dirigeants du CAC 40 prennent des coachs pour peaufiner leur savoir-être et que l’école de demain sera une école qui prendra compte des soft skills.

Hajjar Thiam de Saint-Louis, Sénégalo-Marocaine, étudiante en droit, slameuse, récitera un charmant poème, avant que Chérif Ndiaye, initiateur d’une plateforme EAS (Ecoles au Sénégal), créée le 9 janvier 2012, face à la déperdition du quantum horaire, intervienne pour nous apprendre le succès d’un concept qui cumule 50 000 visites par jour. Le concept est simple, il cherche les meilleurs professeurs du Sénégal, les filme puis les met en ligne. Il y est arrivé sans campagne de communication et la notoriété, à raison de 55% de clics du Sénégal, 10% en France, même taux au Maroc, va grandissant. Lui aussi croit dur comme fer que le phénomène de l’école inversée sera la tendance et préconise que les langues nationales et MOOC soient promues. En dépit des témoignages gratifiant de jeunes étudiants au Sénégal, au Maroc et de nombreux prix remportés, au lieu de l’encourager, l’État du Sénégal n’a pas trouvé mieux que d’avoir voulu le concurrencer en imitant le projet sur la télévision. Ce fut un flop retentissant, dévoilera Amadou Diaw qui fut le professeur de nombre de ces jeunes talents.
Alpha Dia, économiste de l’éducation, de l’Université virtuelle du Sénégal (UVS), créée en 2013, mais dont les cours ont démarré en 2014, a affirmé que les effectifs sont passés de 23 000 à 30 000 étudiants. Il a soutenu que cette nouvelle entité permet d’accueillir plus facilement les étudiants et les maintenir à l’université.
Alioune Gueye, qui a modéré ce panel, les a interpelés sur la formation pédagogique des formateurs, dans cette école du futur qui s’installe, sachant que tout se passe avant 6 ans pour les enfants. Ce à quoi les panélistes ont tour à tour répondu que dans la classe inversée, il s’agit de mettre les connaissances ensemble, surtout de commencer tôt. Au Projet P1337 de l’OCP, il n’y a plus de profs : ce sont les étudiants qui font le cours.
Le Forum de Saint-Louis 2018, édition Essaouira, a éteint ses lampions dans la soirée du 3 novembre 2018. Il s’est terminé en apothéose, avec une photo-souvenir, teintée d’un « Que Saint-Louis parfume le monde ! », d’un défilé de mode de 3 stylistes, deux Sénégalaises, Rama Diaw et Khadija Ba, et une Marocaine, Zaïnab El Kadiri, de grands talents, et d’un dîner de gala sur la plage. Tout a convergé vers plus de concorde, de tolérance et d’harmonie dans le monde.

On retiendra une interminable séance de photos-souvenirs, comme si les congressistes voulaient prolonger ces moments magiques, avec une série d’envolées de la chanteuse Awa Ly, puis de Fabien Loubayi sur Ayéé Africa, du chef cuisinier Christian Abegan avec son chant liturgique juif qui a ému André Azoulay aux larmes – pas lui seul du reste – et la prière d’Alioune Sall qui opta pour un verset coranique ô combien œcuménique !

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